Artistes présumés coupables – YouTube et le droit d’auteur

YouTube Content ID Troll
La Commission Européenne souhaite rendre le filtrage automatique généralisé à tous les hébergeurs de contenu audiovisuel. Ce filtrage consistera à limiter, voir empêcher l’accès à ce contenu. Sur YouTube, c’est le Content ID qui filtre des vidéos afin de vérifier qu’il n’y ait pas de violation du droit d’auteur. En tant qu’artiste, je vais expliquer pourquoi ce projet me dérange. Il existe déjà de nombreux articles dont celui de  Julia Reda relayant les dérives du filtrages sur YouTube dus à des erreurs ou de la censure. Pourtant je n’ai pas l’impression que cela suffise. Ces exemples ont l’air d’être isolés les uns des autres, comme une erreur ou une censure sans conséquence sérieuse pour l’auteur. « Ce n’est qu’une vidéo parmi tant d’autres du créateur, ça lui passera », pourrait-on se dire…

En fait, je pense que l’on est bien au delà de ça. YouTube est aujourd’hui au service des trolls et non au service des artistes. En effet, les failles du système sont facilement exploitables, comme ferait un Patent Troll avec la loi Américaine sur les brevets. Dans cet article, je vais principalement me concentrer sur le filtrage concernant le droit d’auteur. Je vais prendre 3 exemples. Dans un premier temps, le détournement involontaire mais systématique de l’argent par la publicité (JS Bach). On verra ensuite le détournement volontaire de l’argent par la publicité (AdShare). Et enfin l’extorsion ou le chantage par la censure (je le nomme Troll).

 

L’appropriation d’Aria et les Variations de Goldberg de JS Bach

Johann Sebastien Bach, compositeur allemand, est mort en 1750. Si je parle de son décès, c’est pour insister sur le fait que les œuvres de Bach sont entrées dans le domaine public bien avant qu’existe le droit d’auteur tel que l’on connaît actuellement. Aujourd’hui en théorie, tout le monde peut jouer les œuvres de Bach sans demander la permission à qui que ce soit.

Pourtant, dans la pratique (et notamment sur YouTube), c’est une autre histoire.

J’ai vu sur mon fil de discussion Twitter les Vidéastes La Tronche en Biais et Vled Tapas ayant un souci avec cette oeuvre : l’Aria et les Variations de Goldberg.

Ces vidéastes ont posté le 21 juin 2017 une vidéo sur YouTube dans lequel on entend l’Aria de Bach interprété par Vled Tapas lui-même. Universal Music n’a donc à priori aucun droit, ni sur leur interprétation, ni sur l’œuvre du compositeur. Et pourtant, Universal Music a confirmé leur réclamation.

A partir de là, il faut savoir que les vidéastes ont très peu de choix. En effet, ils ne peuvent pas contester une réclamation sur YouTube indéfiniment. Ils ont un nombre limité d’objections possibles avant que son statut ne devienne critique. Ils risquent alors de voir leur compte suspendu pour une « atteinte au droit d’auteur », suivi d’une mise en demeure par les « ayants droits » qui peut se poursuivre en justice.

Pourtant, Vled Tapas n’a pas été le seul à avoir eu de problèmes avec l’Aria de Bach : l’auteur Leonard Kirke a lui aussi eu de nombreux problèmes lorsqu’il a voulu réutiliser l’interprétation de Kimiko Ishizaka qui déclare ses interprétations en CC0 (soit la liberté de reprendre ses musiques sans aucune contrepartie). Leonard Kirke a laissé un long témoignage sur un blog dédié dont le constat est surprenant : une seule et même musique flashée par au moins 5 compagnies différentes (dont Universal Music) !
La meilleure manière pour lui de contester fut de contourner la fiche YouTube et d’entrer directement en contact avec les compagnies elles-mêmes. En résumé, tous ces vidéastes ont été considérés coupables d’utiliser des œuvres du Domaine Public, et les moyens de se défendre sont assez minimes !

Malgré la confirmation de la contestation, il est possible que ces compagnies ne bloquent pas sciemment les œuvres de Bach. Ce blocage involontaire serait dû à une automatisation du Content ID qui souhaite protéger les interprétations de l’œuvre. Car si celle-ci est dans le domaine public, les interprétations ne le sont pas et relèvent du droit voisin. Mais pour que le Content ID soit réellement efficace, faudrait-il encore que le logiciel reconnaisse la différence d’interprétation de chaque musique. Toutefois, je ne donnerais pas la même excuse pour tout le monde : je pense notamment à AdShare.

AdShare, spécialiste dans le copyfraud [1]

Cette année, une de mes vidéos a été flashée par le Content ID : la Valse no 3 d’Agustin Barrios. L’auteur de la réclamation se nomme « AdShare (Publishing) ». Celui-ci a donc forcé la présence de publicité sur ma vidéo. J’avais expliqué dans un précédent article mon doute sur le fait que Barrios soit dans le domaine public aux Etats-Unis [2]. Par conséquent, je n’avais pas effectué de réclamation… jusqu’au mois dernier. En effet, après avoir vu des articles ou commentaires dans des forums, j’ai compris qu’AdShare réclamait des droits sur… à peu près tout ce qui est du domaine public, ou musiques « libres de droits » comme des samples ! Musiques baroques ? Période classique ? Hymnes nationaux ? Tout y passe… Alors soyons franc et appelons un chat un chat :

Dois-je avoir peur de ne pas être dans mon droit face à un voyou ?

J’ai récupéré les arguments qui étaient à ma disposition sur cette Valse de Barrios [3] et contesté la réclamation d’AdShare. Au bout de 30 jours sans nouvelle de leur part, la réclamation disparait. C’est ce qui s’est produit dans mon cas !

Tout le monde n’est pas forcément au courant de la possibilité de contester une réclamation. Il faut savoir que le formulaire de réclamation est légèrement dissuasif : il faut remplir 2 à 3 fois la réclamation et confirmer plusieurs fois : YouTube nous demande plusieurs fois si on est sûr. Alors si vous commencez à douter, c’est normal : nous sommes traités comme si nous étions coupables.

Pourtant, même si c’est à nous de prouver notre innocence, il ne faut pas hésiter à contester, surtout si l’oeuvre relève du domaine public.

Dans le cas d’AdShare, il est simple de contester. Le délai de 30 jours peut être raisonnable (même si, rappelons-le, AdShare est un voyou). Malheureusement, ce n’est pas le cas de tous. Pour le dernier exemple, je ne vais pas parler d’une compagnie mais plutôt d’un troll…

 

Le copyfraud assumé par un Troll

Tout est dans le titre de l’article : Utiliser YouTube pour faire du Chantage. Le vidéaste musicien Japonais Ujico a vu ses vidéos censurées par une personne utilisant différents comptes vietnamiens :

Le contenu d’Ujico est original puisque ce sont ses compositions. Pourtant, YouTube a tout simplement donné les armes au copyfraudeur pour procéder au chantage :

  • Ujico a reçu deux strikes. Par conséquent, son compte est à la limite de la fermeture.
  • Le copyfraudeur envoit un message à Ujico dont voici le contenu (traduit de l’anglais)[4] :

Hey ! Comment vas-tu ? Comme tu le sais il y a 2 vidéos de ta chaine qui ont disparu ! Au cas où tu ne serais pas au courant ce strike ne peut pas être annulé par youtube à cause de moi ! Il n’y a que moi qui peut le retirer ! Donc si tu es intéressé j’ai une requête pour toi ! Sois prêt car si tu ne l’es pas ! Adieu ta chaine ! En souhaitant que tu répondes bientôt 🙂

Cordialement 😀

Actuellement Ujico tente de régler le problème avec YouTube, mais ceci a l’air compliqué. Comme je le disais, le formulaire nous traite comme si nous étions coupables, et le troll peut confirmer autant de fois sa contestation. De plus, contrairement à ma situation et celles montrées plus haut, son cas est assez critique puisque c’est sa chaîne entière qu’il risque de perdre définitivement.

 

 

Nous avons tous un lien commun : nous sommes des artistes capables de diffuser notre oeuvre sur YouTube ou n’importe quelle plateforme vidéo ou musicale sans aucun intermédiaire. Nous la postons nous-même, et c’est pour moi une liberté que j’aimerais conserver. Si le filtrage automatique est inscrit dans la loi, le filtrage effectué par YouTube sera imposé à tous les autres hébergeurs, sans alternative possible. En ce qui me concerne, je n’ai pas confiance en YouTube. Par conséquent, je poste mes vidéos sur une autre plateforme pour me protéger… Vimeo (on fait avec pour l’instant).

J’attends beaucoup de PeerTube, la fameuse plateforme de vidéos décentralisée. J’espère simplement que ce ne sera pas trop tard car les serveurs de PeerTube seront aussi soumis à la loi d’une quelconque manière. Finalement, ce qui puisse arriver de mieux pour nous, ce serait que cette loi n’aboutisse pas. Si vous aussi vous êtes un artiste, n’hésitez pas à vous exprimer sur cette loi.

 

[1] Copyfraud :
Un copyfraud est une fausse déclaration de possession de droit d’auteur faite dans le but d’acquérir le contrôle d’une œuvre quelconque. Plus d’infos sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Copyfraud
[2] Domaine Public US :
Le siège social de YouTube est aux Etats-Unis. Donc, concernant Barrios, ce sont les règles du domaine public américain qui prévaut aux règles européennes.
[3] Valse no 3 d’Agustin Barrios :
– la musique est jouée par Barrios pour la première fois avant 1929
– il est mort il y a plus de 70 ans
– il n’a donné aucun droit de ses musiques à aucun éditeur.
Par conséquent, la musique est dans le domaine public US.
[4]Texte original en anglais :
Hey ! How’re you doing ! As you know 2 videos on your channel has disappear !
In the case you don’t know that strike can’t retract by youtube if no because of me !
Only me cant retract that strike ! So if you interesting I have a request for you ! Be ready and if you don’t ! Good by all social media ! Hope you will reply soon 🙂
Kinds Regards 😀
Sources :
https://ec.europa.eu/digital-single-market/en/news/communication-tackling-illegal-content-online-towards-enhanced-responsibility-online-platforms
https://juliareda.eu/2017/09/when-filters-fail/
https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-S%C3%A9bastien_Bach
https://fr.wikipedia.org/wiki/Histoire_du_droit_d%27auteur#Le_tournant_d.C3.A9cisif_du_XVIIIe.C2.A0si.C3.A8cle
https://twitter.com/TroncheBiais/status/918054367814615040?ref_src=twsrc%5Etfw
https://youtubepublicdomainresource.wordpress.com/contact-info-for-frequent-youtube-copyright-claimants/
https://www.aitua.net/album-carnaval-animaux-domaine-public-relatif/
https://www.techdirt.com/articles/20171022/23545638457/using-youtube-takedowns-as-extortion.shtml
https://twitter.com/loudnessfete/status/923479125058248706?ref_src=twsrc%5Etfw
https://framatube.org/
https://createrefresh.eu/

1 commentaire sur “Artistes présumés coupables – YouTube et le droit d’auteur

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *